Controverses de l’agriculture : une 7e édition sous le signe de la compétitivité
La 7e édition des Controverses de l'agriculture et de l'alimentation s'est tenue le 11 février, rassemblant acteurs du secteur, politiques et représentants de la société civile autour d'un enjeu central : remettre l'agriculture sur les rails de la compétitivité.

« Les agriculteurs sont prêts à agir en faveur de la décarbonation, mais 87 %* y posent une condition économique », a rappelé Jean-Marc Jancovici, président du Shift Project et grand témoin de cette 7e édition organisée par le groupe Réussir-Agra. Lors de son intervention, il a souligné que la transition vers une agriculture décarbonée nécessitera une évolution des prix alimentaires. Venu présenter les grandes lignes du rapport intitulé « Pour une agriculture bas carbone, résiliente et prospère » et publié en novembre dernier. Le scénario du Shift Project prévoit une réduction des émissions agricoles à 48 MtCO2 d'ici 2050, tout en favorisant la production d’énergie renouvelable sur les exploitations.
« Les biocarburants doivent être réservés au matériel agricole », a-t-il insisté, ajoutant que la méthanisation ne devrait pas servir à prolonger l’usage du gaz fossile. L’expert en énergie a aussi mis en avant le paradoxe du modèle alimentaire actuel. « Aujourd’hui, seuls 7 % des dépenses alimentaires reviennent aux agriculteurs. Il y a un siècle, c’était bien plus », a-t-il souligné. Pour financer la transition, il estime que les consommateurs devront accepter une augmentation des prix agricoles : « Si le coût de production des denrées doit passer de 1 à 2 % de ce que l’on gagne, je ne sais pas si cela va nous tuer. »
Il a conclu en soulignant la nécessité d’un changement culturel : « Nous vivons sous des injonctions contradictoires. Les Français veulent manger pour pas cher tout en préservant l’environnement. Ils aiment les agriculteurs, mais pas l’agriculture. Il va falloir réconcilier les deux. »
*source : « La grande consultation des agriculteurs », étude Shift Project publiée en décembre 2024.
Une économie agricole sous pression
La journée a aussi été marquée par la présentation de l'étude Ipsos/Réussir sur la viabilité économique des exploitations à l'horizon 2035, sur une base de 588 agriculteurs interrogés. Elle révèle un climat d'incertitude : 59 % d’entre eux disent accuser une baisse de leurs revenus, et 41 % anticipent une dégradation de leur pouvoir d'achat. « On est sur un ressenti de crise », analyse Gabriel Omnès, directeur des rédactions de Réussir, qui rappelle que « la crise de 2016 hante encore les esprits ».
L'étude met également en avant la priorité donnée à la productivité et à la diversification énergétique : 57 % des exploitants voient dans l'augmentation de la production une solution pour assurer leur avenir, tandis que 45 % misent sur la production d'énergie. Toutefois, peu envisagent une réelle évolution de leurs pratiques agricoles à court terme. « Les agriculteurs ont besoin d’un mode d’emploi et considèrent le changement comme un risque », souligne Gabriel Omnès.
Libre-échange et compétitivité : un débat clivant
Un des échanges les plus animés de la journée a porté sur le libre-échange. Faut-il protéger l'agriculture européenne en fermant les frontières ou renforcer la compétitivité en maintenant une ouverture au commerce international ?
« On a bâti l'Europe sur des échanges encadrés et logiques », défend Emmanuel Bernard, président de la section bovine d’Interbev, critiquant les accords avec le Mercosur qui, selon lui, menacent la filière. Pascal Lamy, coordinateur de l’Institut Jacques Delors, nuance : « L'agriculture française a perdu en compétitivité en Europe et se limite à des marchés tiers. » Emmanuel Bernard maintient : « Nous voulons un modèle exemplaire, mais nous refusons d'être mis en concurrence avec des pays qui ne respectent pas nos normes ».
Un secteur à la croisée des chemins
En conclusion de cette journée de débats, le président du groupe Réussir-Agra, Henry Bies-Péré, a résumé le sentiment général : « L'agriculture est à la croisée des chemins, avec des attentes fortes et des solutions qui tardent à venir. On sent aussi une certaine versatilité. »
L’événement des Controverses de l’agriculture a une nouvelle fois offert un espace de discussion sur l’avenir du secteur agricole. Entre transition écologique et enjeux économiques, les débats ont mis en lumière les défis auxquels doit faire face la ferme France.